Blog historique de la salle 16
Voici un article paru dans Libération le jeudi 11 octobre dernier, sur la parution du Lexik des cités, éd. Fleuve noir, avec la complicité du grand Alain Rey.
Des jeunes d'Evry ont compilé les expressions des quartiers dans un dictionnaire.
Franchement, c'eût été complètemet chime de ne pas en parler. Chime ? Ben oui. Chime, comme cheum, comme moche. Trop nul, quoi. Alors, on se lance et on poucave (vebe d'origine tzigane qui veut dire : dénoncer, balancer).
Il était une fois onze jeunes. Quatre graçons (ou boug, frolo, igo, keumé, kho, etc.) prénommés Alhassane, Alhousseynou, Cédric et Franck qui se donnent du ma couille, ma came, mon frère,
mon poto... Et sept meufs, autrement dit des frelottes, elles aussi très potes, joliment baptisées Boudia, Cindy, Dalla, Imane, Kandé, Marcela et Marie. Pas des bouffons (des minables du genre zigoingoin), encore moins des baltringues (lâches), ces jeunes-là. Non, une chouette crew (prononcer crou, [kRu]). En clair, une bande d'amis qui, depuis l'enfance, mélangent leurs vies dans la cité du Bois-Sauvage à Evry (Essone).
Coachés par l'association Permis de vivre la ville, cette joyeuse troupe dont on ne louera jamais assez la mixité a répondu à un appel à projet de lutte contre la violence de la ville d'Evry. Leur idée ? Pfff, pas de faire du zéyo (beuze, maille, togos), comprenez du fric, mais un Lexik des cités ! De toutes les cités. Objectif : qu'on se capte un peu mieux.
Trois années, c'est le temps qu'il leur a fallu pour compiler, retracer et analyser avec humour (et l'appui de linguistes)* 240 mots ou expressions. Dire s'ils n'ont pas fait ça taf-taf (vite fait). À l'arrivée, on vous l'affirme cash (franchement), ça donne un bouquin qui claque, qui déchire, voire qui tue !
On notera qu'en sus ce livre s'ouvre par un dialogue entre le rappeur Disiz la Peste et le linguiste Alain Rey. Rien que ça... C'est encore sans compter avec une foultitude d'illustrations total chanmé (formidable) signées par un des jeunes, Cédric Nagau.
Extraits à savourer avec un bon bédo pour se taper des barres, mais sans tapage, pour ne pas s'attirer les sirènes d'une boîte de six (un fourgon de police)... Bon kif.
Catherine MALLAVAL
Ambiancer v. tr. : Draguer. Étym. : ambiancer, en nouchi (argot ivoirien), désigne la stratégie des DJ qui, pour toucher de gros pourboires, ambiancent les V.I.P. avec des compliments, à la manière des griots. "Après un remix à la sauce banlieusarde, on ambiance pour séduire."
Blaze n. m. : Nom de famille ou pseudo. "Le prof a fait l'appel et il a oublié mon blaze." Blazer v intr. : Taguer son pseudonyme. Étym. : qu'il vienne de l'argot "blaze" désignant le nez et le nom, ou bien du blason, emblème d'une lignée, le blaze reste, pour une jeune de cité, la marque de son identité.
Être en chien loc. verb. 1. Être en manque de quelque chose. 2. Être seul. "Je suis en chien, mes potes sont en vacances." SYN. Être en galère, être en pitt. Étym. : en France, l'époque où une vie de chien était synonyme de vie dure est bien révolue, car, de nos jours, ces animaux sont plutôt choyés... Aux Antilles, un chien reste un chien. Livré à lui-même, souvent affamé, il donne sens à l'expression "être en chien" : être abandonné, être laissé pour compte, être en "mauvais état". Dans le creuset linguistique de la banlieue, cette expression créole est recyclée pour désigner la solitude et la galère.
Djèse n. m. 1. Arrangement. "Faut qu'on se voie pour les djèses, passe chez moi ce soir." 2. Commerce informel. "Avant qu'elle parte faire ses djèses à Dubaï, dis à ta mère que j'ai besoin d'un parfum." SYN. : baux. Étym. : emprunté au nouchi (argot ivoirien), djèse veut dire "affaire". Normal, ce mot a pour racine dje, qui signifie "argent".
Go n. f. : Fille. Étym. : en banlieue, les mots venus d'Afrique de l'Ouest font des ravages. Inspiré de l'anglais girl, go, en argot bambara, est une façon affectueuse pour un garçon d'appeler sa copine. À noter, quelques expressions populaires abidjanaises : la go monnaie monnaie signifie "fille qui ne pense qu'à l'argent" ; la go périmée, "fille qui a perdu de sa fraîcheur" ; la go qualifiée, "fille qui fait bien l'amour".
Meskin, meskina n. : Le pauvre, la pauvre. "Meskina, la daronne, elle a raté le bus, elle va arriver en retard au taf !" Étym. : curieux come-back du mot meskin qui en arabe signifie "pauvre, qui inspire la pitié". A donné mesquin en français, mezquino en espagnol, meschino en italien...
Ride [Rajd] n. m. : Voiture. Étym. : dans l'univers d'Al Capone, to take someone for a ride ("emmener quelqu'un faire un tour") voulait dire : s'en débarrasser. Ride pour "voiture" vient de to ride en anglais, "faire un tour à cheval, en voiture ou en train".
Sauce n. m. Pote, ami(e). "Ça fait dix ans qu'on se connaît, c'est mon sauce." "Viens avec tes sauces pour le bowling de ce soir." Ne pas confondre avec :
Saucer v. tr. : Communiquer à quelqu'un un air de musique contagieux. "Tu m'as saucé avec cette chanson de Claude François, j'arrive pas à me l'enlever de la tête."
Wesh loc. Formule de salutation : Salut ! Mise en garde : Qu'est-ce qu'il y a ? "Wesh qu'est-ce que t'as à me regerder ?" Étym. : de l'expression arabe wesh rak, "Comment vas-tu ?"
Alain Rey,
directeur de publication
du dictionnaire
Le Robert
* On aura noté le zeugme pourrave...
