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6 avril 2007 5 06 /04 /avril /2007 07:53
     On connaissait le roman épistolaire (roman par lettres), à la mode au XVIIIe siècle (cf. Les lettres Per-sanes de Montesquieu) : roman sans narrateur, qui ne contient que les lettres que s'échangent les personnages.
    Voici un roman sans narrateur, un roman par lettres, certes, mais aussi : par coupures de journaux, d'annuaire, extraits de journal intime, factures, rapports d'enquêtes, cartes postales, chèques, affiche publicitaire, compte rendu de réunion, certificat médical, note d'hôtel, rapport psychiatrique, ticket de caisse, déposition à la gendarmerie, faire-part de décès, fax, note de restaurant, petite annonce, télégramme, articles de presse, extrait du registre d'urgence d'hôpital, rapports d'activité de détective, et même... une rédaction d'élève. Mais pas de narrateur. Cependant, l'histoire se trouve tout de même judicieusement racontée. - Voici un exemple :
 
   Pages 43, 44, extrait d'une lettre de Barthélémy à Monsieur Ménard, directeur de la SEREMIP :
   « Maintenant c'est impossible que ma Claudine Courvoisier de 1990 puisse me fréquenter vu ce que vous lui avez dit en le faisant et malgré que je sois vierge. Vous vous êtes moqué de moi, et moi je me moque de tout maintenant, sauf des idées qui me viennent toujours la nuit et qui grossissent sans arrêt dans ma tête comme pour la faire exploser en mille morceaux. Vous voyez Monsieur le directeur il faut que vous connaissiez les souffrances que vous donnez autour de vous, c'est obligé et j'en suis désolé pour Madame Geneviève mais c'est obligé. »
 
   Page 47 :
 
    Barthélémy Parpot est un débile léger. Un fêlé, un givré. Ce qu'on appelle : un détraqué. Il souffre de solitude, il est mal logé, il n'a pas d'argent, pas de travail, et il est follement (c'est le mot) amoureux d'une certaine Claudine Courvoisier. Mais on glisse progressivement de l'humour au tragicomique...

LIRE  DES  EXTRAITS

L'acheter

Alain MONNIER  

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20 février 2007 2 20 /02 /février /2007 18:06

Il fut tiré du sommeil par la sonnerie du réveil, mais resta couché un bon moment après l’avoir fait taire, à penser une dernière fois aux plans qu’il avait établis pour un détournement de fonds dans la journée et un assassinat le soir.

Il n’avait négligé aucun détail, il en était au stade de la récapitulation finale. À vingt heures quarante-six, il serait libre, dans tous les sens du mot. Il avait fixé ce moment parce qu’aujourd’hui il allait fêter son quarantième anniversaire et que c’était l’heure exacte de sa naissance. Sa mère, passionnée d’astrologie, lui avait souvent rappelé la minute précise de sa naissance. Lui-même n’était pas superstitieux, mais cela flattait son sens de l’humour de commencer sa nouvelle vie à quarante ans, à la minute près.

De toute façon, le temps travaillait contre lui.   

Homme de loi spécialisé dans les affaires immobilières, il voyait de très grosses sommes passer entre ses mains ; une partie y restait. Un an auparavant il avait « emprunté » cinq mille dollars, pour les placer dans une affaire sûre, qui allait doubler ou tripler la mise, mais il perdit la totalité. Il « emprunta » un nouveau capital, pour diverses spéculations, et rattraper sa perte initiale. Et il avait maintenant environ trente mille dollars de ce retard ; le trou ne pouvait guère être dissimulé plus de quelques mois et il n’avait pas le moindre espoir de le combler en si peu de temps. Il avait donc résolu de collecter le maximum d’argent liquide sans éveiller les soupçons, en vendant diverses propriétés. Dans l’après-midi il disposerait de plus de cent mille dollars, plus qu’il ne lui en fallait jusqu’à la fin de ses jours.

Et jamais il ne serait pris. Son départ, sa destination, sa nouvelle identité, tout était prévu et fignolé, il n’avait négligé aucun détail. Il y travaillait depuis six mois.   

Sa décision de tuer sa femme, il l’avait prise un peu après. Le mobile était simple : il la détestait. Mais c’est seulement après avoir pris sa décision de ne jamais aller en prison, de se suicider s’il était pris, que l’idée lui était venue : puisque de toute façon il mourrait s’il était pris, il n’avait rien à perdre en laissant derrière lui une femme morte au lieu d’une femme en vie.   

Il avait eu beaucoup de mal à ne pas éclater de rire devant le choix du cadeau d’anniversaire qu’elle lui avait fait (la veille, avec vingt-quatre heures d’avance) : une belle valise toute neuve. Elle l’avait aussi amené à accepter de fêter son anniversaire en allant dîner en ville, à sept heures. Il y avait peu de chances qu’elle se doutât de ce qu’il avait préparé pour la suite de la soirée. Il la ramènerait à la maison avant vingt heures quarante-six et satisferait son goût pour les choses bien faites en se rendant veuf à la minute précise. Il y avait aussi un avantage pratique à la laisser morte : s’il l’abandonnait vivante et endormie, elle comprendrait ce qui s’était passé et alerterait la police en constatant, au matin, qu’il était parti. S’il la laissait morte, le cadavre ne serait pas trouvé avant deux ou trois jours, ce qui assurait une avance bien plus confortable.  

À son bureau, tout se passa à merveille ; quand l’heure fut venue d’aller retrouver sa femme, tout était paré. Mais elle traîna devant les cocktails et traîna encore au restaurant ; il en vint à se demander avec inquiétude s’il arriverait à la ramener à la maison avant vingt heures quarante-six. C’était ridicule, il le savait bien, mais il avait fini par attacher une grande importance au fait qu’il voulait être libre à ce moment-là et non une minute avant ou une minute après. Il gardait l’œil sur sa montre.   

Attendre d’être dans la maison l’aurait mis en retard de trente secondes. Mais sous la véranda, dans l’obscurité, il n’y avait aucun danger ; il ne risquait rien, pas plus qu’à l’intérieur de la maison. Il abattit la matraque de toutes ses forces, pendant qu’elle attendait qu’il sorte sa clé pour ouvrir la porte. Il la rattrapa avant qu’elle ne tombe et parvint à la maintenir debout, tout en ouvrant la porte de l’autre main et en la refermant de l’intérieur.   

Il posa alors le doigt sur l’interrupteur et une lumière jaunâtre envahit la pièce. Avant d’avoir pu voir que sa femme était morte et qu’il maintenait le cadavre d’un bras, tous les invités de la soirée d’anniver-saire hurlèrent d’une seule voix : « Surprise ! »   

Frederic Brown, « Cauchemar en jaune », Fantômes et farfadouilles (1961)

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8 novembre 2006 3 08 /11 /novembre /2006 15:44
Kiffe kiffe demain, de Faïza GUÈNE
Sorte de journal intime d'une adolescente d'origine marocaine qui vit seule avec sa mère dans une cité de banlieue. Un livre très découpé, en courts chapitres d'à peu près trois pages. Aucune longueur, aucun temps mort, aucun ennui ! Un sens de la formule choc, drôle, des expressions fleuries des jeunes des quartiers.
Un humour cynique, qui oscille entre : 1°) la désillusion, le pessimisme (demain sera kif kif, aussi triste, comme aujourd'hui) et : 2°) l'espoir, l'optimisme (je kiffe demain). D'où le titre !
 

 

En quatrième de couverture : « Doria, quinze ans, jeune Française d'origine marocaine, vit seule avec sa mère dans une cité de banlieue parisienne. Dans son journal, elle raconte son quotidien, celui de son quartier, et dresse le portrait à la fois tendre, drôle et caustique de ceux qui l'entourent. L'itinéraire sans concession mais plein d'humour d'une adolescente d'aujourd'hui. »

Références :
Auteur : Faïza Guène
Collection : Livre de poche n° 30 379 ou Livre de poche Jeunesse n° 1 223
ISBN : 2253113751 ou 2013211945

(Merci à Mathias, donc.)

Quelques extraits au hasard, à défaut de retrouver les passages les plus savoureux.

« Le destin, c’est la misère parce que t’y peux rien. Ça veux dire que quoi que tu fasses, tu te feras toujours couiller. »
« Ducon il doit faire partie des gens qui pensent que l’illettrisme, c’est comme le SIDA. Ça existe qu’en Afrique. »
« Je me demande pourquoi on appelle ça des dents de sagesse… Plus ça pousse et plus t’apprends des trucs ? Moi j’ai appris que ça fait mal d’apprendre. »
« De toute façon, le ski ça pue la merde. C’est comme si tu faisais du toboggan debout avec une combinaison boudinante et fluo. »
« Quand j’étais petite je coupais les cheveux des Barbies, parce qu’elles étaient blondes, et je leur coupais aussi les seins, parce que j’en avais pas. En plus, c’étaient même pas de vraies Barbies. C’étaient des poupées de pauvres que ma mère m’achetait à Giga Store. Des poupées toutes nazes. Tu jouais avec deux jours, elles devenaient mutilées de guerre. »
« C’est pas par hasard si Passe-Partout, le petit nain de "Fort Boyard", dans le civil c’est un agent de la R.A.T.P. et que son vrai nom, c’est André Bouchet. Tu pètes un câbles le jour où tu fraudes à Gare du Nord et qu’il y a un petit contrôleur qui te demande ton titre de transport. Là tu vois personne, tu baisses la tête et tu vois Passe-Partout. En plus, ça sert à rien de te sauver, le type il court hyper vite, je l’ai vu dans le fort. Et puis, si ça se trouve, tous les mecs de l’émission, ils sont dans la fonction publique. T’imagine le père Fouras en keuf ? »

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3 mars 2006 5 03 /03 /mars /2006 18:51
Signé Parpot, Alain MONNIER : extraits
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Le 12 août 1992
Monsieur Barthélémy PARPOT
12, rue des Lois - 31000 TOULOUSE

Monsieur le Directeur de la SEREMIP
142, rue de Périole - 31400 TOULOUSE
 

     Monsieur le Directeur,

     J’ai faim et froid, je n’ai pas d’argent, je suis logé très modestement dans un appartement et je n’arrive pas à me nourrir et à me vêtir, j’aime une fille qui s’appelle Claudine Courvoisier que j’ai rencontrée aux cours du CNAM en novembre 1990 et qui n’a pas voulu me fréquenter parce que je ne travaillais pas et que je n’avais pas d’argent. Je suis vierge et je n’ai jamais eu de rapports intimes avec les femmes, et malheureux maintenant, je ne veux plus jamais d’autres femmes car j’aime à la folie cette jeune fille Claudine Courvoisier de novembre 1990. Je n’ai jamais vécu par manque d’argent et manque de travail, l’important serait que je puisse au moins avoir ma femme Claudine car dans la vie, c’est important d’avoir sa femme qui serait Claudine Courvoisier de novembre 1990, mon épouse pour la vie. Je n’ai pas d’argent pour faire des curriculum vitae mais je peux vous dire que je suis comptable de niveau bac avec formation supérieure CNAM. J’ai 33 ans et il serait temps que je fasse ma vie comme les autres car je n’ai rien, pas ma femme, pas de nourriture, pas de vêtements, pas de meubles, pas de voiture mais tout cela peut s’enrayer si je travaille de façon définitive, pour une durée indéterminée et à plein temps. Je ne peux rien faire sans ma Claudine Courvoisier de novembre 1990 et je ne peux pas rester ainsi tout seul toute ma vie en attendant tout le monde, car je veux me marier avec ma Claudine Courvoisier de novembre 1990 et lui faire trois enfants, j’adore les enfants surtout quand ils sont les miens. Si jamais vous la connaissez, voudriez-vous m’écrire car actuellement je suis tout seul et je recherche partout dans la rue, nuits et jours ma Claudine Courvoisier et je continuerai ainsi toute ma vie jusqu’à ce que je lui parle à nouveau. Tout cela peut vous énerver Monsieur le Directeur mais moi je vais souffrir toute ma vie si je ne revois ma Claudine Courvoisier pour me marier avec elle. J’attends un emploi comptable avec de grandes responsabilités de cadre et un très bon salaire au sein de votre entreprise. Je ne travaille plus depuis des années et maintenant ça suffit car je ne peux plus attendre, je perds trop de temps et il me faut travailler à durée indéterminée. Je ne peux pas travailler selon les employeurs car d’après eux, il n’y a pas d’embauche à durée indéterminée. Que pensez-vous de ma vie ? Dois-je attendre longtemps pour vivre ma vie comme les autres personnes qui font partie de votre personnel ? Je vous regarde Monsieur le Directeur en me posant beaucoup de questions car j’ai faim et froid, en vous priant d’agréer mes meilleurs sentiments.

 
Barthélémy Parpot
 
_______________________________________________________________________________________
 
Le 26 août 1992
Monsieur Barthélémy PARPOT
12, rue des Lois - 31000 TOULOUSE
 
Monsieur le Directeur de la SEREMIP
 
     Monsieur le Directeur,

     J’ai envoyé vingt-sept lettres qui ne m’ont pas répondu, et je n’arrive pas à vivre car sans argent on ne peut pas avoir l’amour comme les autres qui ont une maison, les rideaux aux fenêtres et souvent même le livret de famille et les feuilles d’impôt qui le prouvent. Le plus important est que je retrouve ma Claudine Courvoisier de novembre 1990 que j’aime et que je lui explique que je me consacrerais à elle tout le temps sauf les heures de mon travail de comptabilité dans votre entreprise. Voudrez-vous m’aider ? Le travail est très important pour la vie mais peut-être que ma Claudine vous écoutera si vous lui expliquez que les durées indéterminées n’existent plus et aussi que je suis un garçon comme il faut qui n’a même pas eu de rapports intimes avec lui-même, ni à l’école quand on s’ennuie et qu’on attend. Il faut lui expliquer aussi que je n’ai jamais vu une femme complètement nue, que ma Claudine Courvoisier sera la première femme que je verrai en vrai sans vêtement, et que même quand j’en ai envie je vais pas voir les films exprès pour garder la surprise d’elle intacte. Je souffre de ne pas avoir de vêtements neufs pour moi et pour ma femme Claudine à qui je veux offrir les plus beaux grâce à un honnête salaire élevé et mérité par les responsabilités de comptabilité. Il faut que Monsieur le Directeur vous retrouviez mon amour, pour moi parce que j’ai pas eu de chance avec la vie et maintenant je veux que ça change grâce à vous. J’envoie cette lettre à VOUS SEUL parce que je vous regarde souvent dans la rue avec votre voiture et vos deux beaux enfants et votre jolie femme aussi quand elle accompagne vos deux beaux enfants à l’école le matin à huit heures trente-cinq. Ils ont l’air de bien manger et c’est sûr que comme moi ils sont sérieux à l’école. J’ai décidé que c’était de VOUS SEUL, et pas des autres que dépendra ma vie car je ne peux plus attendre toutes les choses. J’ai confiance en vous priant de recevoir mes meilleurs sentiments ainsi que votre femme et que vos beaux enfants que vous devez beaucoup aimer aussi.

 
Barthélémy Parpot
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le 29 août 1992
Monsieur Ménard
Directeur de la SEREMIP
142, rue de Périole - 31400 TOULOUSE
 
 
Monsieur Parpot
12, rue des Lois - 31000 TOULOUSE
 
     Monsieur,

     J’ai lu avec attention votre courrier du 26 courant et j’ai été très touché par les problèmes que vous traversez et que vous allez, j’en suis sûr, rapidement surmonter.
     Malheureusement le contexte économique actuel ne me permet pas d’envisager une expansion significative de ma société, et je n’ai donc, de ce fait, aucune possibilité d’emploi ni à durée indéterminée, ni à durée déterminée, à vous proposer.
     Je conserve toutefois votre courrier et ne manquerai pas de vous contacter si un emploi correspondant à vos qualifications venait à se libérer.
     En ce qui concerne la jeune femme que vous recherchez, vous devriez vous adresser à un détective privé car en la matière je ne puis définitivement rien pour vous aider.

Recevez, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.
 
 
Pierre Ménard
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Le 29 août 1992
Monsieur Ménard
Directeur de la SEREMIP
142, rue de Périole - 31400 TOULOUSE




     Mon cher Hervé,

     Je t’envoie la photocopie de deux lettres que m’a adressées un chômeur quelque peu perturbé. Elles te feront certainement rire comme moi. Cependant les remarques sur mes gosses qui partent à l’école avec Geneviève le matin à huit heures trente-cinq, m’ont laissé une impression désagréable. C’est peut-être stupide, mais j’aimerais qu’un de tes hommes s’assure pendant quelques jours qu’un type ne rôde pas autour d’eux.

     Merci, et à très bientôt
 
Pierre
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EXTRAIT DU JOURNAL INTIME
DE CLAUDINE COURVOISIER
    12 septembre :
    Ça y est ! Il m’a enfin remarquée. Il est sorti de son bureau au moment où je me penchais sur la photocopieuse, la jupe au ras de la mirabelle. Il en a même trébuché sur ma mère Hortense qui arrivait les bras chargés de dossiers. Pas de chance Hortense ! Les feuilles blanches se sont mises à voleter autour d’eux comme des flocons de neige dans une boule de verre. Le fou rire m’a prise. Il avait l’air complètement idiot, mais le genre idiot qui m’aurait fait grimper sur la table avec la culotte sur la tête !
    Puis il est parti, le sourire aux lèvres, en oubliant de s’excuser.
     J’ai laissé échapper un gloussement, et la vioque, folle de rage, m’a hurlé que je n’avais rien à faire à l’étage de la Direction Générale.
    J’ai vite déguerpi pour pas l’aider à ramasser les feuilles. J’étais contente. Vraiment. Comme ça m’est pas arrivé depuis des lurettes. Avec la chair de poule tout au long des bras !
    N’empêche qu’il ne m’a pas adressé la parole. Moi mon stage s’achève dans quinze jours. S’il lui faut trois semaines pour s’apercevoir que j’existe, trois mois pour me parler et trois ans pour me dégrafer mon soutien-gorge, c’est pas demain que je serai enceinte ! Bon, on verra, il faut bien commencer.
 
    14 septembre :
    J’ai fait une nouvelle incursion à l’étage de la Direction Générale et j’ai appris qu’il était souffrant pour quelques jours. Il n’y a qu’à moi que ça arrive. J’ai vingt-quatre ans, je trouve (enfin !) un type qui me plaît, je fais toutes les acrobaties pour qu’il me remarque, j’y arrive, et le lendemain, patatras, il est souffrant. C’est mieux que malade mais c’est quand même ridicule !
 
    15 septembre :
    Il en a pour trois jours.
    J’aimerais pouvoir lui téléphoner, bavarder gentiment avec lui, rire de ses plaisanteries. Inutile de rêver : il m’est impossible de téléphoner à un monsieur que je connais pas pour lui demander des nouvelles de sa santé. Même en manque d’amour et de prince charmant comme je suis, c’est au-dessus de mes forces. Prenons plutôt son mal en patience !
    En sortant du Monoprix, casse-nez sur pot de colle du CNAM. Fallait bien que ça m’arrive un jour. C’est déjà un miracle d’avoir passé deux ans sans me prendre la jupe dans cette ronce. Ces yeux d’un bleu délavé, transparents, me glacent comme avant. Même un merlan a des mimiques plus expressives que lui. Enfin j’ai réussi à le semer vite fait. Il m’a bégayé qu’il allait m’épouser et ça m’a mise de très mauvaise humeur. Je suis titounette et mignonette, je veux plaire aux jolis garçons. J’en ai marre des moches qui se mettent le doigt dans le nez, des radins qui recomptent trois fois les additions de 36,50 francs, et de tous les grands seigneurs qui m’invitent à la cafétéria de Carrefour. C’est désespérant à la fin !
 
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EXTRAIT DU JOURNAL INTIME
DE CLAUDINE COURVOISIER
 
 
    20 septembre :
Aujourd’hui ça aurait dû être la saint Claudine. Journée incroyable ! Du beurre sur du miel ! Mais reprenons au début, parce que pour une fois qu’il m’arrive vraiment quelque chose, je ne vais pas me priver de me le raconter en détail.
    Alors, le joli stylo de mon anniversaire, l’encrier de ma grand-mère, et je m’applique parce que ça me fera vachement plaisir de relire tout ça si l’hiver, morne plaine, etc.
    Donc ce matin j’apprends qu’Henri est de retour. Je compte ni une ni deux, je file à la machine à café, j’attrape deux gobelets en plastique et je fonce dans son bureau. Quand je réfléchis, je suis moins naturelle.(*) N’empêche qu’une fois devant lui, je me suis sentie très bécasse, je savais plus quoi dire ! Il a levé les yeux vers moi. Ils étaient verts comme l’eau du Pacifique et doux comme du sirop de menthe.
    […]
    Il m’a demandé si on pouvait déjeuner ensemble. Je me suis pensé « pardi ma cousine » mais j’ai simplement répondu « oui », et nous sommes descendus à la cantine de l’entreprise. J’avais espéré autre chose, mais c’est à cause de ma manie d’aller trop vite.
    […]
    Il m’a beaucoup parlé de sa famille. Il s’appelle exactement Henri d’Hauricourt, et il a un Maréchal de France dans son arbre généalogique. Moi, j’ai rien à opposer à ça. Ni dans la famille de mon père, ni dans celle de ma mère – pardon dans celle de maman –, bien que l’assistance publique soit aussi une grande famille. Il m’a expliqué que l’UNESCO l’avait détaché six mois à Toulouse pour rédiger un mémoire sur la Renaissance dans le bassin méditerranéen. J’ai oublié pourquoi. Il m’a aussi parlé de ses amis au Quai (OK ?), de la villa, de la Fondation Guggenheim. Je ne comprenais pas tout, mais sa voix à peine éraillée me berçait agréablement. Je ne l’écoutais pas vraiment. À la vérité, je n’ai retenu qu’une seule chose : Henri ne portait pas d’alliance, et comme ce devrait être le genre à préférer se faire arracher le doigt plutôt que de retirer un anneau béni, j’en ai déduit qu’il n’était pas marié. Et de me dire « Claudine, ma Didine, il faut pas laisser passer ta chance ! »
Je portais ma robe hypermoulante en strecht noire, décolletée sur les dentelles de mon balconnet (bronzé c’est bien joli) et peut-être un peu ras des fesses au goût de l’aristocratie. Henri, lui, ne se privait pas de zieuter à la dérobée mes jolis petits seins, sans se tracasser de leur quartier de noblesse.
    […]
    J’ai pas pu le voir de la journée… Réunion et rendez-vous et déjeuner de travail. L’homme débordé.
    Par contre, en sortant, guet-apens de Parpot. Il veut toujours se marier avec moi et avoir un certain Médard comme témoin. Et moi je veux être impératrice d’Autriche du Nord !
 
    (*) Je crois que c'est là ma phrase préférée !
 
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La plupart de ces extraits sont lisibles dans le manuel de français de 4e :
« Français 4e en séquences », Magnard, page 172 et suivantes. 
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27 juin 2005 1 27 /06 /juin /2005 17:14

 

 

 

Le long, très long voyage
de Babouk
et son petit frère Tiloto



Prologue

 

 

 

 

    Au pays de Babouk et Tiloto, il y a parfois d’abominables tempêtes. Certains météorologues des plus éminents affirment que ce sont les pires cataclysmes que la terre des hommes ait à supporter. Sans aller jusque là, on peut raisonnablement considérer que ces tempêtes valent les tremblements de terre de Turquie ou les éruptions volcaniques d’Italie, les tsunamis d’Indonésie ou les tornades du Texas. Bref, il s’agit de moments très pénibles à passer pour les hommes et les animaux de la région.

    Heureusement, si l’on est attentif, on sait quand elles vont arriver ; on les voit presque toujours venir. D’abord, le ciel se couvre doucement, l’horizon se bouche, et peu à peu les couleurs du paysage disparaissent, tout devient blanc, puis gris clair, puis gris foncé. Les chiens sont inquiets et ils jappent ; les plus froussards commencent à s’enfouir dans la neige tandis que les plus courageux tournent autour des traîneaux comme pour avertir leur maître du danger qui menace. Les caribous galopent vers une destination inconnue sans même regarder en arrière. On ne voit pas d’oiseaux. Les poissons ont préféré plonger au plus profond de l’océan.

    À ce moment, le vent se lève : c’est le blizzard. Les premières bourrasques sont déjà très fortes et l’air devient glacial. Il faut mettre à l’abri tout ce qui pourrait s’envoler et vite se cacher dans les maisons de terre et de pierre ; les igloos ne suffisent pas car la neige va tomber ; elle va tomber pendant des heures, pendant des jours, pendant peut-être plus d’une semaine sans s’arrêter. Poussée par le vent, elle va recouvrir le village tout entier, changer le décor, refaire un monde inconnu.

 

    Ceux qui sont imprudemment restés dehors, on ne les retrouvera pas. Ils vont disparaître à jamais, ensevelis sous la glace, emportés par le blizzard, ce terrible blizzard, cause de l’histoire qui va suivre. Sans lui, Babouk et son petit frère Tiloto n’auraient pas fait un aussi long voyage ; ils auraient tranquillement continué à vivre auprès de leurs parents et de leurs amis dans le joli village esquimau de Takamaka.

 


 

*

*    *

 





 

 

1

 

À la pêche aux poissons maigrichons

 

 

 

 

    Ce matin-là, comme beaucoup d’autres matins, Babouk eut envie d’aller à la pêche. Il faut dire que Babouk était la petite fille la plus douée pour tirer de l’eau les poissons argentés, fins comme des lames, qu’on appelle capelans. Aucune femme, depuis la ville d’Ammassalik jusqu’à la ville de Thulé, ne savait en attraper autant ; les hommes, eux, manquaient de la patience nécessaire et préféraient la chasse à l’ours blanc.

    Elle alla s’installer, selon son habitude, sur un rocher plat qui dépassait légèrement de la neige, au-dessus de l’océan. On était au début de l’automne et tout n’était pas encore gelé. Elle accrocha un petit morceau de viande de phoque à son hameçon, jeta sa ligne à l’eau et attendit. Elle attendit, donc. Elle attendit encore. Mais rien ne venait, et rien ne vint.

    – Bizarre, songea-t-elle. Est-ce que c’est un jour sans capelans ?

      Elle savait parfaitement que les capelans n’ont pas de jour sans : ils ressentent la faim chaque matin, chaque midi et chaque soir, et même entre les repas. Ils ne sont pas du genre à refuser un bout de phoque flottant entre deux eaux.

    Elle continua d’attendre et de s’interroger.

    – Est-ce qu’un loup de mer géant a dévoré tous les capelans pendant la nuit ?

    Elle n’ignorait pas qu’il y aurait toujours assez de capelans pour nourrir les loups les plus voraces et les plus nombreux. En vérité, c’était la première fois qu’au bout d’un quart d’heure entier elle n’avait pas ferré le moindre poisson maigrichon, la situation commençait à l’inquiéter. L’eau restait calme, des blocs de glace y glissaient avec nonchalance. Vers l’est, le ciel semblait se couvrir doucement ; la lumière était belle, inhabituelle pour un matin d’automne.

– Inutile d’insister. Je vais plutôt demander à Tiloto de m’accompagner aux trous.

    Il faut savoir que si Tiloto était le petit garçon le plus espiègle qu’on pût trouver à l’ouest du Groenland, sa grande sœur n’arrivait pas à se passer de lui bien longtemps. Et leur jeu favori, après les courses en traîneau, était la pêche au trou ; Tiloto, malgré sa petite taille, s’y montrait fort adroit : soulever une morue bien grasse et frétillante par les ouïes ne lui faisait pas peur. De plus, il savait toujours quel trou serait le meilleur parmi ceux que les phoques avaient creusés pendant la nuit.

    Babouk enroula sa ligne et retourna vers la maison. En arrivant devant la porte, elle vit que les chiens étaient nerveux : Pengar, le chef de la meute, tirait sur sa corde en direction du traîneau.

    – Attends un peu, mon chien, je vais chercher petit frère et nous irons aux trous.

    Mais ces mots ne le calmèrent pas et au contraire, il se mit à aboyer. Sa jeune maîtresse le caressa puis elle poussa la porte et entra dans la maison toute sombre.

    Tiloto, lui, venait juste de se réveiller. Assis par terre, il avait devant lui un bol de thé fumant qu’il regardait en rêvassant.

    – Bois en vitesse, lui dit sa grande sœur et nous irons pêcher au trou. Ce matin, les capelans n’ont pas faim, rien à faire, impossible d’en prendre un seul. Pengar est très impatient de courir. Allons !

    – Les capelans n’ont pas faim ? Mais les capelans ont toujours faim, s’étonna Tiloto. Moi non plus, pas faim.

    Et il repoussa son bol avec un air boudeur.

    – Encore une chose bizarre, se dit Babouk. Tiloto engloutit toujours son thé sans rouspéter. Une fois sur deux il en redemande avant d’avoir fini. Est-ce qu’il est malade ? Est-ce que les poissons sont malades aussi ? Et Pengar par-dessus le marché ?

    Elle en était là de ses réflexions quand la porte s’ouvrit.

    – Maman ! s’écria Babouk, mon frère, mon chien et les poissons sont malades.

    – Pourquoi dis-tu cela ? s’enquit la mère.

    – Parce que Tiloto ne veut pas de son thé, Pengar est un peu fou et je n’ai pas attrapé un seul capelan.

    – Allons, rien de tout cela ne prouve que ce petit monde soit malade. Tiloto, pourquoi n’avales-tu pas ton thé bien chaud ?

    – Les capelans n’ont pas faim, Tiloto n’a pas faim, répondit le garçonnet en croisant les bras.

    – Alors j’irai seule à la pêche au trou, tant pis ! Tu ne peux pas m’accompagner le ventre vide. D’ailleurs, je vais me préparer un repas car je ne rentrerai pas avant le soir. Ce sera une formidable journée, avec voyage en traîneau et caribou sur le réchaud. Je vais me régaler. Sans compter les poissons que je vais ramener, des gros, des énormes !

    Babouk n’avait pas encore terminé ce discours que le bol de son frère était vidé. Il avait enfilé ses chaussures fourrées et courait à la recherche de son manteau, fourré lui aussi. Il furetait partout, soulevait des tas de vêtements, poussait les coffres et dérangeait tout.

    – Ça suffit ! dit la mère. Si tu n’es pas sorti quand Babouk aura fini de préparer le traîneau, tu resteras ici tout seul toute la journée.

    Et Tiloto fila dehors, sans demander son reste.

 

 

 






 

2

 

À la pêche au trou

 

 


 

    Sur le traîneau, Babouk avait entassé de quoi passer une agréable journée. Elle n’avait oublié ni la couverture pour voyager au chaud, ni le réchaud pour manger chaud, ni des vêtements de rechange pour avoir bien chaud pendant le retour, ni la tente qui sert à s’abriter si on n’a plus assez chaud quand le vent du soir s’est levé, ni la réserve d’huile pour le réchaud, ni les lignes solides qui servent à pêcher au trou dans l’eau glacée.

    Pengar le chien, lui, avait compris qu’une promenade se préparait mais il ne semblait pas aussi heureux que d’habitude. Il ne frétilla pas de joie quand Babouk l’attacha au traîneau avec trois de ses compagnons ; au contraire, il baissa les oreilles et rentra sa queue entre ses jambes avec un air penaud.

    Tiloto s’était déjà hissé sur les bagages et il regardait au loin pour tâcher de repérer les premiers trous, même s’il savait que c’était beaucoup trop tôt. Il avait son attirail de pêche dans une poche de son gros manteau et gardait la main dessus comme s’il s’agissait d’un trésor.

    – En route ! s’écria enfin sa grande sœur.

    Et le traîneau glissa sur la neige. Les quatre chiens, maintenant, aboyaient pour se donner du courage mais bientôt ils iraient en silence, la langue tirée par l’effort. Babouk n’avait rien à leur demander, ils savaient fort bien ce qu’ils devaient faire et où leurs deux jeunes maîtres voulaient aller ; ils savaient même la raison de cette promenade matinale.

    L’air froid sifflait aux oreilles des enfants à travers leur capuche de fourrure et les obligeait à fermer les yeux de temps à autre. Leurs petits nez prenaient une jolie teinte brun-rouge tandis que le ciel, lui, se décolorait insensiblement, virant au blanc pâle.

    Bientôt, ils ne virent plus le village, disparu derrière une colline de glace, puis une autre, puis des tas d’autres. Ils s’éloignaient pour de bon. Ils se glissèrent sous la couverture, laissant décidément les chiens diriger tout seuls le traîneau vers les plus beaux trous.

    Voilà le moment que les deux enfants préféraient : se faire emporter sur la neige, songer à la pêche prochaine, se serrer l’un contre l’autre. Babouk, qui s’était levée de bonne heure ce matin-là, s’endormit presque aussitôt. Et elle rêva :

    il y avait son père et sa mère dans la maison, et les hommes et les femmes du village assis autour de la lampe ; ils se tenaient silencieux, avec un air si triste ! La mère pleurait, le père tapait du poing sur le sol ; un phoque tué reposait au milieu de la pièce mais personne n’osait y toucher, pourtant tous semblaient avoir une grande faim et l’animal était énorme ; bientôt, il retrouvait la vie ; il se levait et regardait l’assemblée avec gravité avant de sortir au-dehors, dans la neige qui tombait dru ; on pouvait lire alors dans ses yeux un air de lourd reproche.

    À la fin du rêve, elle s’éveilla et comprit que son petit frère avait repéré les premiers trous : il était sorti de sous la couverture et fixait avec excitation un point sur la glace à quelques dizaines de mètres. Les chiens aboyaient de nouveau, à l’exception de Pengar.

    – Là, dit le garçonnet, en montrant la direction précise.

    – D’accord, fit sa sœur, docile ; et elle dirigea le traîneau précisément vers cet endroit.

    C’était un trou tout neuf, creusé après la nuit. L’eau avait à peine eu le temps de geler sur les bords ; peut-être même que le phoque auteur de cette pure merveille de trou allait apparaître d’un instant à l’autre ? Un tel incident s’était déjà produit dans la courte vie de pêcheurs des deux enfants, et ils se le rappelaient toujours avec émotion. Car voir un phoque d’aussi près, se trouver aussi près de le capturer, même les plus grands chasseurs en font des rêves émerveillés.

    Tiloto sortit sa ligne et s’approcha tout doucement du trou. Il attacha un bout de viande à l’hameçon et fit glisser le fil dans l’eau, avec une précaution infinie. Babouk le regardait faire, attendrie ; elle trouvait son petit frère drôlement doué.

    Elle détacha les chiens et commença aussi à préparer ses affaires de pêche. C’est alors qu’elle sentit la première bourrasque, si forte qu’elle faillit trébucher. Pengar poussa un hurlement de chien fou. La couverture s’envola et retomba à quelques pas de là sur la glace. La glace qui n’était plus blanche, ni bleue, mais d’un gris triste ; le ciel aussi avait pris une couleur sombre, comme si la nuit allait déjà venir, avant même le milieu du jour.

    – Tiloto, tu as senti le vent ?

    Il ne répondit rien. Il se retourna vers sa sœur et lui montra, avec un grand sourire en travers du visage, le poisson qui pendait au bout de sa ligne : une morue !

    Babouk en oublia son inquiétude. Une morue sous la glace d’automne… on ne voyait pas cela très souvent, surtout une aussi belle, aussi grasse et appétissante ! Elle courut vers le trou et commença la pêche. Il ne fallut pas longtemps avant que son fil se tende et tire fort.

    – En voilà une deuxième ! cria-t-elle.

    Toute à sa joie, elle n’entendait pas Pengar qui s’était remis à hurler, de façon continue, imité par les trois autres chiens. C’est à peine si elle remarqua les nouveaux assauts du vent. Il y eut bientôt un petit tas de poissons frétillants auprès des deux enfants.

 

 





 

3

 

La tempête

 


 

 

    L’air était brusquement devenu glacial. Le vent ne soufflait plus par bourrasques mais de façon continue et avec une violence impressionnante. Cette fois, la nuit venait, en plein jour. Et la neige se mit à tomber.

    Babouk comprit bien vite qu’il n’était plus temps de pêcher. Même Tiloto releva la tête et commença d’enrouler sa ligne, déçu d’abandonner une partie aussi prometteuse. Il jeta un œil aux morues déjà recouvertes d’une pellicule blanche et soupira.

    Les chiens, eux, creusaient la neige pour tâcher de s’y faire un abri et si Pengar hurlait toujours, qui pouvait l’entendre dans le vacarme de la tempête ? Alors, découragé, il creusa lui aussi et on ne vit bientôt plus que son museau qui dépassait du sol.

    Revenir jusqu’au traîneau s’annonçait une épreuve difficile, peut-être même insurmontable. Babouk attrapa le bras de son petit frère et le tint fermement : il fallait arriver au plus vite ! La couverture claquaient, prête à s’envoler ; et la musique que faisait le réchaud cognant contre les gamelles ne disait rien de bon à son oreille. Inutile de vouloir avancer debout, Tiloto allait déjà à quatre pattes et Babouk l’imita ; on aurait dit deux petits animaux à fourrure en train de chercher leur nourriture. Ils progressèrent, lentement, lentement ; les flocons de neige leur fouettaient le visage sans ménagement, entrant dans la bouche et s’accrochant, avant de fondre, aux sourcils et aux cheveux qui dépassaient de la capuche.

    Sous le coup d’une rafale plus forte, Tiloto perdit l’équilibre et roula sur le dos ; comme il n’avait pas où se retenir, il partit avec le vent, à la façon des grands oiseaux de mer quand ils vont s’envoler.

    – Non ! Hurla Babouk.

    Elle se releva pour courir plus vite ; mais ses pieds s’enfonçaient lamentablement dans le sol et elle se retrouva bien vite sur les genoux…

    – Tiloto !

    Il filait toujours, bientôt on ne le verrait plus.

    – Tiloto, arrête-toi !

    À son tour, elle perdit l’équilibre et roula, emportée par la tourmente. Elle n’était qu’à quelques mètres du garçonnet, incapable de le rattraper. Ce qui les sauva ? Un monticule de neige qu’un rocher retenait et contre lequel ils vinrent buter l’un après l’autre, pouf !

    Maintenant, on distinguait à peine le point où il fallait absolument retourner : le traîneau formait une ombre vague, prête à s’évaporer.

    – Couche-toi sur le ventre, ordonna Babouk. Nous allons ramper comme les bébés phoques, c’est le seul moyen qui nous reste.

    Il fallut du courage pour avancer ainsi, en tirant sur ses bras et ses cuisses, la tête penchée vers la poitrine, incapable de reprendre son souffle. Un drôle de jeu, en vérité.

    Enfin, ils purent se mettre à l’abri ! Là, le vent soufflait moins fort et la neige ne s’accumulait pas trop vite ; mais quelles secousses ! À croire que d’une minute à l’autre, tout le chargement allait partir en voltigeant dans les airs, en roulant dans la neige, en cahotant parmi les bosses…

    Et puis ce fut exagéré. La tempête prit des proportions inouïes, il sembla que le ciel s’abattait sur la terre, que la terre se mêlait au ciel et à la mer et à la glace et au froid, que la vie n’était plus que tourbillons, furie et frimas. La mort envahissante et certaine. Pourtant, pas une seconde Babouk n’eut peur et pas une seconde son petit frère n’oublia le tas de poissons là-bas, posé près du trou.

    Il fit sombre. Il fit noir. Le vent ne faiblit pas avec l’arrivée de la vraie nuit, au contraire. Était-ce la vraie nuit, d’ailleurs ? Comment pouvait-elle tomber si vite ? Les deux enfants s’étaient enfouis comme ils avaient pu sous un petit monticule de neige et ils s’efforçaient de ne pas dormir, car s’abandonner au sommeil dans la tempête, c’est prendre le risque de ne jamais se réveiller, tous les esquimaux savent cela, du plus petit jusqu’au plus grand. Tiloto continuait donc de penser à sa pêche et Babouk réfléchissait à la meilleure façon de se protéger.

    Dans son dos, elle sentait le traîneau bouger : résisterait-il à ces incroyables gifles ? Elle ne s’inquiétait pas pour les chiens, ils avaient l’habitude, et souvent les hommes admiraient sans le dire leur façon de disparaître au moment où le grand froid s’annonçait. Mais le traîneau, ce n’était qu’une luge un peu grande, presque un jouet ; les petites planches qui avaient servi à le fabriquer, elles n’étaient pas d’un bois bien solide ; les clous avaient rouillé ; le cuir des rênes… tout craquelé !

    Au plus fort du déchaînement, les deux enfants crurent entendre un long déchirement lugubre ; ensuite, ce fut comme si la terre, doucement, bougeait sous eux et Tiloto glissa une main dans celle de sa sœur. Il tremblait un peu, autant de froid que de crainte, sans doute.

    – N’aie pas peur, Petit Frère, je crois que la tempête sera bientôt terminée. Le vent fait déjà moins de tapage, écoute...

    – Et nos poissons, qui les mangera ?

    – Nous irons les chercher bientôt, dès qu’il fera meilleur ; mais il ne faut pas dormir, sinon quelqu’un pourrait venir les prendre !

    Alors Tiloto resta aux aguets. Et c’est Babouk qui s’endormit…

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Published by Gérard Manvussat - dans Lecture
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